Un ensemble ne peut être cohérent et stable que si et seulement si les liaisons qui unissent les différents éléments qui le composent sont établies de manière rationnelle. La société ne peut prétendre à l’harmonie et à la stabilité que si les différentes alliances qui s’établissent en son sein pour donner naissance à la Famille, reposent sur des raisons saines et des motivations intelligibles. Or, cette cellule fondamentale qu’est la famille se construit sur la base du mariage. Stabiliser et pacifier le corps social revient donc à rationaliser le mariage pour l’affranchir des dérives qui polluent la relation humaine. La violence nuptiale

Dans des familles outrageusement accrochées à des traditions grossières, une meute de femmes accompagne la nouvelle mariée jusqu’à la chambre nuptiale pour inspecter sa virginité. Au petit matin, lorsque le verdict est positif, le pagne blanc taché du sang nuptial est vulgairement exhibé avec une fierté des plus bêtes. Cette attitude est constitutive d’une violence physique et morale à la fois contre la femme dont l’intimité est bafouée par les membres du jury et contre l’homme qui, accablé par la psychose de l’échec, s’oblige à une virilité excessive débouchant sur une brutalité préjudiciable à la santé de sa jeune épouse. La chasteté est certes une valeur sociale, mais elle ne doit jamais être érigée en critère exclusif d’évaluation de la femme ni servir de prétexte pour profaner l’intimité de sa vie privée ou la confidentialité de sa vie sexuelle. Cette allégresse à exhiber le sang  intime de sa propre fille et à s’en enorgueillir relève d’une impudicité et d’une dépravation peu distantes de la démence.

Avec la complicité d’un raisonnement malicieux tiré d’une interprétation orientée des Livres Saints, des maris tyranniques défendent l’idée selon laquelle une femme doit toujours être disposée à satisfaire sexuellement son mari, quel que soit son état d’esprit. Sur cette base, des femmes, après une journée laborieuse pour couvrir les charges du ménage sont condamnées le soir, bon gré mal gré, à satisfaire un mari qui a passé une journée de tout repos à la grand-place. Certains maris abordent les relations intimes avec égoïsme et sans aucune délicatesse. Après une conduite sexuelle inexperte, ils cherchent désespérément dans le Coran des versets à brandir pour s’octroyer une autorité exorbitante, de nature à camoufler leur incapacité à satisfaire leur partenaire.

La polygamie abusive

Telle qu’elle est pratiquée au Sénégal, la polygamie s’apparente à un poly fléau. Les enfants sont précocement initiés à la violence parce qu’ils sont les spectateurs quotidiens des scènes verbales et physiques de jalousie opposant leur mère aux autres co-épouses. Des femmes se bousculent chez le féticheur ou le sorcier, munies de projets maléfiques contre leur rivale. La polygamie pose aussi un problème de santé : une femme peut veiller à sa propre santé sexuelle mais ne peut maîtriser celle de la co-épouse avec qui elle partage le même mari. Des maris ingrats, partis de rien, sont vaillamment soutenus par leur femme mais, une fois leur situation professionnelle améliorée, s’attachent sans scrupules, deux ou trois femmes de plus. Après s’être injustement autoproclamé «marabout», Des faussaires de l’Islam, censés enseigner le Coran, violent ce même Coran en s’attachant une douzaine de femmes dont les moins chanceuses sont lâchement délaissées dès la fin de la lune de miel. Cette propension à multiplier les épouses sans en maîtriser les conséquences sociales relève d’une attitude immature qui consiste à faire primer le plaisir de surfer d’un lit à l’autre, sur la nécessité, en père de famille responsable, de veiller à la stabilité et au bonheur de la famille. La polygamie abusive, ainsi que les divorces désinvoltes qui l’accompagnent souvent, contribuent à banaliser la femme et à fissurer ce ciment social qu’est la famille. Curieusement, ce sont souvent les plus pauvres qui s’attachent le plus de femmes et font bêtement des dizaines d’enfants qu’ils sont incapables d’entretenir et les reconnaissent à peine lorsqu’ils les croisent dans la rue.

Dans un pays à dominante islamique comme la Tunisie, la polygamie est interdite sur la base d’arguments pertinents tirés du Coran. Le Maroc voisin, présentant les mêmes caractéristiques cultuelles, expérimente à travers le nouveau code du statut personnel (Moudawana), un corpus orignal destiné à réduire les effets néfastes de la polygamie. La parole de Dieu n’est donc pas un discours inerte ; c’est un message dynamique que les fidèles doivent, sans en altérer ni l’esprit ni la substance, interpréter de bonne foi, dans une optique favorable à la paix et à la concorde sociale.

Le commerce du corps

Pour des raisons essentiellement financières, beaucoup de sénégalaises préfèrent s’attacher à un toubab ou à un compatriote vivant à l’étranger plutôt qu’à la négraille locale affligée par une conjoncture implacable. Qu’importe qu’il soit beau ou moche, élancé ou nain, noir ou marron, épais ou chétif ; l’essentiel est qu’il dispose d’un revenu en Euro ou Dollar qui, convertis en misérables francs CFA, constituent une fortune qui peut affranchir la jeune femme et sa famille d’une misère acquise depuis la naissance. Le prétendant fait souvent preuve de la même irrationalité. Il découvre une créature apparemment appétissante dans une cassette vidéo à l’occasion du reportage d’une cérémonie familiale et se dit prêt à l’épouser. Ce faisant, il s’attache non pas à une personne mais à un corps qu’un maquillage de longue haleine a peut-être rendu artificiellement beau, le temps de la cérémonie.

L’endogamie

Des nostalgiques de l’âge de la pierre taillée soutiennent encore que les mariages doivent être scellés au sein de la race, de l’ethnie, de la caste ou de la famille pour préserver l’intégrité du sang légué par les ancêtres. Des comédiens, chapelet en main, se dressent contre le mariage de leur fille ou de leur fils en développant des arguments religieusement et moralement irrecevables, tirés de l’appartenance du ou de la fiancée à une caste répulsive, ou à un milieu différent. L’endogamie est la forme la plus achevée de l’archaïsme social et du ridicule culturel. Elle séquestre le sang dans une prison spirituelle, dresse des barrières stupides entre les hommes, hiberne l’esprit d’ouverture et inhibe l’indispensable brassage du peuple unique de Dieu. Elle constitue une forme sournoise de racisme, d’intolérance et de narcissisme.

L’immixtion des parents

En Afrique, les parents croient avoir sur leurs enfants un droit de vie et de mort. Ils cherchent à régenter leur vie, parfois choisissent le futur mari ou la future femme, bannissent le mari ou la femme choisis sans leur consentement, bref veulent faire la vie des enfants après avoir fait la leur. Dans certaines ethnies, l’enfant acquiert, dès sa conception, un mari ou une femme à qui il doit s’attacher dès les premiers signes de puberté. Un père et une mère restent sacrés. Les enfants leur doivent de l’amour, du respect et surtout de la reconnaissance. L’immixtion des parents dans la vie privée des enfants n’est d’ailleurs pas malveillante. Elle est inspirée par le souci de voir leur progéniture choisir une voie qu’ils croient être la meilleure. Mais la faculté de choisir la personne avec qui on veut faire sa vie est la plus sacrée des libertés. Ce choix ne doit souffrir d’aucune pression ni réprobation à moins qu’il soit objectivement et manifestement nocif. Le mariage en Afrique s’apparente beaucoup plus à une transaction familiale qu’à une liaison entre deux personnes responsables. Au moment de la célébration du mariage coutumier, les deux époux, donc les seuls concernés, sont curieusement absents. En l’absence de procuration ou de mandat écrit et signé, l’autorité coutumière ou religieuse qui célèbre le mariage n’a aucune preuve objective de la réalité des consentements des personnes qu’il s’apprête à lier. Cette pratique étrange est liée à l’idée saugrenue selon laquelle, une jeune fille non mariée, même majeure, n’a aucune personnalité propre et appartient à ses parents qui conservent la latitude de la donner ou de la refuser aux différents prétendants, en mettant en avant leurs propres critères. Lorsque la nouvelle mariée rejoint son époux dans la maison familiale de ce dernier, elle y subit généralement les pires humiliations et ressasse les affres d’un statut affligeant de bonne à tout faire.

Beaucoup de couples ont été brisés par l’intervention d’une belle-mère encombrante, d’une belle-sœur jalouse ou d’un beau-frère lorgnant l’argent de son frère. A ces dérives dans l’édification de la famille s’ajoute le scandale des cérémonies familiales folkloriques et coûteuses où l’on organise des mangeailles festives même à l’occasion d’un décès. Des pratiques visiblement néfastes comme les mariages forcés souvent précoces, la répudiation capricieuse, l’humiliation de la femme mariée devant ses enfants, la procréation incontrôlée et illimitée… qui avilissent la famille, cellule de base de la société, se développement en toute souveraineté. La léthargie du législateur sur ces questions est révélatrice d’une carence de l’inventivité juridique et, précisément, de son incapacité à construire un dispositif original permettant d’étouffer à la base les traditions rétrogrades et incompatibles à la dynamique de progrès social. Il est vrai aussi que certaines autorités du culte ne donnent pas le bon exemple…

Rosnert Ludovic ALISSOUTIN